« Avec Toute l’Expression
de ma Kabylie Distinguée », une pièce
de Moussa LEBKIRI mise en scène par Smael BENABDELOUAHAB
« Le retour du refoulé » : la reconstruction mémorielle
comme élément constitutif de l’affirmation de soi et
de l’ouverture vers l’altérité
« Frottez lui ses deux pieds avec l’akhel
de sa naissance pour qu’il soit attaché à sa terre à jamais.
Ainsi, où que tu ailles, tu reviendras par la mémoire de
tes pieds ».
Moussa LEBKIRI
Hantée par le souci incessant et inlassable
de s’auto-définir et par le désir lancinant de faire émerger à la
surface de sa conscience les fragments épars des souvenirs ensevelis
dans l’intériorité du jardin d’un jadis qui,
dans l’agonie du soleil, s’en est allé sombrer dans
les méandres de l’oubli, la mémoire erre en proie à la
reviviscence.
Assailli par l’appel d’une voix surgie du sanctuaire
de l’absence, un homme à l’âge incertain, à l’âme
tourmentée, en proie au doute et à l’incertitude. Seul,
confiné dans un lieu clos situé dans un vaste « nulle
part » qui prend l’allure d’une chambre ayant pour unique
meuble un lit, lieu où, dans les déambulations nocturnes, s’enchevêtrent
le réel et l’imaginaire, où errent des mots, des gestes, des
regards qui éveillent à des sensations qui s’abandonnent à une vague
d’ivresse cependant illusoire et évanescente.
Moh.
« Né d’un
père de l’exil , d‘un père Absence, d’une "mère
Présence ». Absence et présence sont -ses- parents. Le
regard chargé d’émotivité. La mémoire
alerte. Dans son rêve éveillé, il se parle, slame, se regarde, guette
le moindre signe, capte la moindre voix et retourne inlassablement au cœur
de son champ de fouilles intérieur, les débris d’images,
de regards, de visages, de désirs, d’angoisses et de peurs qui
peuplent son univers routinier empreint de lassitude :
"C’est toujours le même réveil qui réveille
ici ma putain de vie de France. A dormir toute ma vie, j’ai dû… J’ai
dû… », s’écrit-t-il dans un moment d’extrême
lucidité. « C’est une vie ça que de se tourner
la vie en rond ? à se mordre la queue du Chétane. Hein ?", interroge-t-il
encore et encore.
Au cœur de sa tourmente, de son existence
morcelée, il se laisse happer par ce besoin urgent de se livrer à une
opération d’introspection, ce regard de soi sur soi et à l’intérieur
de soi. A l’aide d’un enregistreur, il lutte contre l’effacement
des souvenirs. Ainsi, tout au long du processus d’exploration de
la « citadelle de son intériorité », il s’en
va, sur la pointe des pieds, réveiller les silences abandonnés
jadis sur les chemins solitaires, capter les sons, ressusciter des voix,
des idées, des images, des visages, des paroles Ô combien
porteuses de réconfort et de certitude. Les enfermer dans cette
machine-témoin, incarnation de la fidélité et de l’authenticité.
Les préserver de l’oubli. Les immortaliser. Leur insuffler
un souffle de vie éternelle. Tel est le plus vif et ardent désir
de Moh :
"…1, 2,3 …ffff …ça marche…Prologue
de ma vie. Me voici au départ de mon départ pour enregistrer
les raccourcis de ma mémoire …. …Me voilà revenu
par le fil ténu de ma mémoire avec ce chibani d’appareil
pour enregistrer le souvenir, le différé de ma vie; ma RE-NAI-SSAN-CE. Enregistrer
ma vie, mon premier cri, ici sur les pierres de la cour usée",
monologue-t-il.
Au cœur de ces pérégrinations
nocturnes et tumultueuses, l’image lointaine d’un visage aux
traits flous et indiscernables qui se déploient dans les dédales
des longues nuits de solitude.
Amed.
Une ombre qui erre
dans les recoins les plus secrets du silence.
« Se déprendre de son destin » ;
se défaire de « cette fatigue de soi », de ce « désarroi
de soi », de cette « dépossession de soi ». Et
revenir se désaltérer à la source millénaire
qui veille et que ni les âges ni les aléas de la vie n’ont
tarie ; suivre les pas d’un passé aux empreintes ineffables
et qui résonnent tel un écho parvenu de loin. Telles sont
les préoccupations lancinantes du protagoniste de la pièce intitulée
Avec Toute l’Expression de ma Kabylie Distinguée de Moussa
Lebkiri, conteur, comédien, écrivain et mise en scène par
Smaël Benabdelouhab, membre fondateur de la Compagnie du Théâtre
du Nouveau Monde, créé à Paris en 1993.
Mohamed est le prénom que son grand-père
figuier lui a donné à sa naissance :
"Tu es garçonne ! Ou Allah, tu t’appelleras Mohamed,
par le Prophète et tu porteras le nom de Moh-amed ». Puis
mon Djedi, mon très grand-père, il m’avait tatoué ce
nom de Moh-Amed à vie, « sur la page blanche de l’âme
de ma chair/sur la page blanche de l‘âme de ma chair. Et moi,
j’ai porté le nom du prophète toute ma vie. Ya rebb’ y’a rebbi
qu’il est lourd", confie le protagoniste de la pièce.
Mais au fur et à mesure de l’avancement
du temps, Mohamed a égaré sur le long chemin de l’existence
l’autre partie de lui-même, son « témoin intérieur »,
Amed. Le voilà au fil des ans, au crépuscule de sa vie, devenu
Moh, portant le poids des souvenirs ancrés au plus profond de son être
tel un fardeau. Hanté par le regard d’Amed, rongé par
ce sentiment de manque généré par l’absence de
ce visage qui éveille en lui une obscure et profonde tristesse, Moh se
lance dans la quête de cet autre afin de recoller les morceaux de « sa
carte d’identité intérieure », d’accéder
un tant soit peu à ce havre de paix et de sérénité et
pouvoir ainsi réaliser cette unicité de soi tant désirée
voire fantasmée. Ainsi, sous la présence symbolique de l’autre,
il ose une intrusion au plus profond de son intimité faisant ressusciter
le passé dans le présent, mettant en perspective son histoire
de vie et son cortège de remises en question, de ruptures et de
continuités. Le voilà revenu sur ses pas, s’immerger au
cœur du lieu de son éveil à la vie, la Kabylie, le pays de
sa naissance, de son enfance, de sa souffrance, du départ, de la
rupture, de son errance :
"-…Ma mémoire me revient de loin et je reviens à elle.
Je suis au pays, à Beni Chebana…It Chebana", s’exclame
Moh.
"- La capitale du Walou", rétorque sur un ton moqueur
Amed au visage façonné par des bouts d’images usés
par la nostalgie du retour.
"- …Ma petite Kabylie berceuse… », renchérit
Moh.
"- Un bled, un patelin », conclut Amed.
A l’issue de cette descente dans les
replis les plus profonds des jardins secrets des pensées, des désirs
et des déceptions d’un Mohamed à l’identité « fragmentée »,
Moh et Amed parviendront-ils à se reconnaître, à se
réconcilier et atteindre ainsi cette paix intérieure tant
recherchée ? En attendant le dénouement de l’histoire, à travers
l’écriture de cette pièce qui prend l’allure d’un long
voyage au cœur des confins des souvenirs perdus dans les rumeurs du
petit jour naissant et à travers son/ses protagoniste (s) qui au fur et à mesure
de l’avancement de l’histoire émerge comme un personnage énigmatique,
tourmenté, torturé, sensible mais Ô combien attachant
!, Moussa Lebkiri nous entraîne dans une Kabylie ancestrale aux vertus Ô combien
bienfaitrices voire « purgatrices » lui attribuant ainsi le
symbole d’un lieu mémoire :
"Tous les chemins mènent là d’où l’on
vient. Moi, je viens de là-bas, de là où je suis parti.
Je me dois de la porter puisqu’elle me porte depuis si longtemps.
Je me dois de faire parler les feuilles du figuier, faire dialoguer l’olivier
noueux de la mémoire avec celle de l’exil sans tristesse aucune", écrit
l’auteur de la pièce.
En mettant en scène des lieux dont la topographie à la
fois géographique et symbolique a été maintes fois
reconfigurée par l’accumulation des images sans cesse remodelées
et tant sublimées; en se représentant des figures qui ont
peuplé son enfance et nourri son imaginaire et en se remémorant
des images demeurées malgré tout éternellement étincelantes
dans les étoiles de ses yeux, il interroge l’Histoire, bouscule
les tabous, les limites, les frontières, libère les mots
refoulés cherchant inlassablement à effacer les « blancs » de
l’Histoire ; une histoire collective intimement liée à son
histoire personnelle.
Bien que dense, la pièce de Moussa
Lebkiri s’attache à mettre en lumière trois idées
principales.
Primo, le désir effréné du protagoniste
de la pièce de renouer « le fil ténu de – sa-mémoire » montre
l’intérêt que l’auteur manifeste à la problématique
de la « mémoire » dans sa dimension à la fois historique,
politique, sociale, symbolique et éminemment identitaire, en l’occurrence
une mémoire « intégratrice », c’est-à-dire celle
qui permet le lien entre le passé et le présent, en acceptant les ombres
et les lumières, les traumatismes et les faits héroïques (1); une
mémoire qui renvoie à deux espaces différenciés, « l’ici » et
le « là bas » et à des temporalités variées, « passé-présent/présent-passé » avec
une ouverture sur le temps à venir. Des temporalités et des
espaces différenciés certes mais intimement liées
de par les faits historiques, les mouvements des populations et ainsi le
brassage des cultures et des modes de vie et de penser :
"La pièce n’est pas une œuvre typiquement
kabyle pas plus qu’elle n’est spécifiquement française.
Elle résulte bien d’un métissage de ces deux cultures
liées par une histoire commune qui se perpétue à travers
les relations et les échanges", explique Smaël Ben Abdelouahab.
Secundo, l’acte qui consiste à « restaurer » la
mémoire par le biais du souvenir nécessite inévitablement
un retour sur soi induisant ainsi une attitude de réflexivité.
Car intellectualiser la mémoire en faisant revenir le passé dans
le présent, en nourrissant le présent du passé, en l’occurrence
un passé longtemps enseveli dans le gouffre de l’oubli implique
une immersion dans les fins fonds de soi afin d’y faire émerger
les fragments épars du souvenir et de les faire exister à la lumière
du jour. Ainsi, l’acte de « réhabiliter » la mémoire semble
jouer un rôle central dans le processus de construction de l’identité personnelle
qui recouvre l’ensemble des éléments identitaires (sentiments,
représentations, expériences) définissant l’individu
en tant qu’être singulier, unique et différent. Dans ce contexte,
la « mémoire » a une fonction essentiellement libératrice
et structurante et peut être ainsi appréhendée comme facteur
de connaissance de soi, de valorisation de soi, d’affirmation de
soi. Et selon l’historien Benoît Falaize : "Comprendre d’où l’on vient,
c’est comprendre qui l’on est. La mémoire est la garantie
de la construction individuelle de son propre avenir " (2).
Tertio, la quête du protagoniste pour la réappropriation
de son passé et donc de sa mémoire aussi bien individuelle
que collective et familiale qui renvoie à (aux) histoire(s) migratoire(s)
des individus (familles et/ou isolés), à l’acte de
transmission des valeurs, des souvenirs, des ruptures, des douleurs, est
le moyen par lequel Moussa Lebkiri met sur la sphère du public ce
qui habituellement relève de l’ordre de l’intimité et
qui ne se donne pas à voir publiquement et donc relégué à l’espace
privé car très souvent vécu sous le mode du soupçon,
de la « trahison" de la « fuite « et, à la
limite, du reniement…Culpabilité, culpabilisation et auto-culpabilisation;
accusation et auto-accusation- car on se culpabilise et on s’auto-
accuse comme on est culpabilisé et accusé" (3). Ainsi,
l’articulation privé/public est un élément important
permettant d’attribuer à la mémoire une dimension publique
et d’affirmer ainsi son appartenance à deux espaces chargés
de symboles à la fois historiques, culturels, sociaux et émotionnels.
Ecriture de soi. Exposition de soi. Mise
en scène de soi. Tout porte à croire qu’à travers
cette pièce il s’agit essentiellement d’une écriture
introspective qui livre à l’auditoire un regard en dedans
de la vie subjective du protagoniste. Ecriture autobiographique que nous
propose Moussa Lebkiri ? Certes. Mais une écriture qui tient avant
tout à se démarquer du nombrilisme laissant transparaître
le souci d’une démarche plus subtile encore. Car il s’agit
essentiellement pour l’auteur de marquer une « rupture » avec
la « culture du malheur » et l’attitude fataliste adoptant
ainsi une attitude qui vise avant tout l’affirmation de son "engagement
dans la distanciation "(Norbet ELIAS).
D’autre part, cette représentation dramatique qui revêt
une dimension on ne peut plus universelle dans le sens où chacun(e)
pourra venir y inscrire son histoire de vie et y sculpter ses empreintes,
peut avoir l’effet d’une Karthasis. Car l’identification
au personnage et à son récit de vie peut être appréhendé comme
un moyen de « purification » offrant à l’auditoire
la possibilité de « purger » ses passions, de libérer
ses angoisses et de faire ainsi émerger à la surface de la
conscience de chacun(e) une mémoire « refoulée ».
Le choix du slam comme moyen d’expression et mode de communication
avec l’auditoire semble on ne peut plus pertinent et vient en quelque
sorte faire écho à cette idée de « défoulement
et purification émotionnels ». En effet, cet art déclamatoire à l’expression « brute » renvoie à deux
images à la fois antagonistes et complémentaires. La première
image est celle d’une « violence brutale » verbale puisque
cet art d’expression orale vise essentiellement, par le biais de
mots et d’images, à « claquer » l’auditoire
dans le but de l ‘émouvoir, le bouleverser et le « secouer » l’incitant
ainsi au changement et au renouvellement. Se libérer des ornières
quotidiennes, se réconcilier avec soi et s’inventer à l’image
de ses rêves renvoie à une image positive suggèrant
ainsi l’idée de mouvement, de liberté et de vie.
Mémoire occultée. Oubliée. Niée. Le voile
de l’Histoire se lève. Le rideau tombe. L’histoire collective,
familiale et individuelle devient un lieu de compréhension (4).
Mémoire libérée. Réappropriée. Recomposée.
Une vie en gestation, en mouvement, en perpétuel devenir...
L’histoire de vie de Moh-Amed ne montre-t-elle pas que « le
passé n’est pas derrière soi, mais bien devant soi » et
que la « réhabilitation » d’une mémoire
refoulée joue un rôle important dans la construction de la
vie à venir ?
« Déshabiller » sa mémoire afin de révéler à la
lumière du jour un pan de son histoire restée dans l’ombre
n‘est-il pas un acte qui, en menant vers le chemin de soi, suscite
inévitablement une ouverture à l’altérité,
c’est-à-dire la reconnaissance mutuelle et réciproque
de l’un et de l’autre dans toute ses dimensions d’être humain à part
entière ?
Nadia AGSOUS.
Journaliste/ Doctorante en sociologie de la migration. Institut Maghreb-Europe.
Paris
Paris, Septembre 2006.