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Une pièce écrite par Moussa Lebkiri - Mise en scène Smaël Benabdelouhab
Chorégraphie de Saliha Bachiri
Comédien Farid Chebou et Moussa Lebkiri
Danse Saliha Bachiri et Bintou dembele

Création 2007 à la Cartoucherie de Vincennes
Une production du Théâtre du Nouveau Monde -Théâtre Nedjma
Cie de danse Saliha Bachiri

 
 
 Prochaine représentations 2007 : à Paris et centre culturel algérien en octobre 2007


  Théâtre du nouveau Monde

  Cie Saliha Bachiri

  Théâtre Nedjma

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Théâtre Nedjma
Moh-Amed ou LE RETOUR DU REFOULÉ
Par Nadia Aggous jounaliste (texte intégrale)
« Avec Toute l’Expression de ma Kabylie Distinguée », une  pièce de Moussa LEBKIRI mise en scène par Smael BENABDELOUAHAB
  
  « Le retour du refoulé » : la reconstruction mémorielle comme  élément constitutif de l’affirmation de soi et de l’ouverture vers  l’altérité
  
      « Frottez lui ses deux pieds avec l’akhel de sa  naissance pour qu’il soit attaché à sa terre à jamais. Ainsi, où que tu  ailles, tu reviendras par la mémoire de tes pieds ».
  Moussa LEBKIRI
  
      Hantée par le souci incessant et inlassable de  s’auto-définir et par le désir lancinant de faire émerger à la surface  de sa conscience les fragments épars des souvenirs ensevelis dans  l’intériorité du jardin d’un jadis qui, dans l’agonie du soleil, s’en  est allé sombrer dans les méandres de l’oubli, la mémoire erre en proie  à la reviviscence.
  Assailli par l’appel d’une voix surgie du sanctuaire de l’absence, un  homme à l’âge incertain, à l’âme tourmentée, en proie au doute et à  l’incertitude. Seul, confiné dans un lieu clos situé dans un vaste  « nulle part » qui prend l’allure d’une chambre ayant pour  unique meuble un lit, lieu où, dans les déambulations nocturnes,  s’enchevêtrent le réel et l’imaginaire, où errent des mots, des gestes,  des regards qui éveillent à des sensations qui s’abandonnent à une  vague d’ivresse cependant illusoire et évanescente.
      Moh.
           « Né d’un père de  l’exil , d‘un père Absence, d’une "mère Présence ». Absence  et présence sont -ses- parents.  Le regard chargé d’émotivité. La  mémoire alerte. Dans son rêve éveillé, il se parle, slame, se regarde,  guette le moindre signe, capte la moindre voix et retourne  inlassablement au cœur de son champ de fouilles intérieur, les débris  d’images, de regards, de visages, de désirs, d’angoisses et de peurs  qui peuplent son univers routinier empreint de lassitude :
  "C’est toujours le même réveil qui réveille ici ma putain de vie de  France. A dormir toute ma vie, j’ai dû… J’ai dû… », s’écrit-t-il  dans un moment d’extrême lucidité. « C’est une vie ça que de se  tourner la vie en rond ? à se mordre la queue du Chétane. Hein ?",  interroge-t-il encore et encore.
  
      Au cœur de sa tourmente, de son existence morcelée,  il se laisse happer par ce besoin urgent de se livrer à une opération  d’introspection, ce regard de soi sur soi et à l’intérieur de soi. A  l’aide d’un enregistreur, il lutte contre l’effacement des souvenirs.  Ainsi, tout au long du processus d’exploration de la « citadelle  de son intériorité », il s’en va, sur la pointe des pieds,  réveiller les silences abandonnés jadis sur les chemins solitaires,  capter les sons, ressusciter des voix, des idées, des images, des  visages, des paroles Ô combien porteuses de réconfort et de certitude.  Les enfermer dans cette machine-témoin, incarnation de la fidélité et  de l’authenticité. Les préserver de l’oubli. Les immortaliser. Leur  insuffler un souffle de vie éternelle. Tel est le plus vif et ardent  désir de Moh :
  
  "…1, 2,3 …ffff …ça marche…Prologue de ma vie. Me voici au départ de mon  départ pour enregistrer les raccourcis de ma mémoire …. …Me voilà  revenu par le fil ténu de ma mémoire avec ce chibani d’appareil pour  enregistrer le souvenir, le différé de ma vie; ma RE-NAI-SSAN-CE.  Enregistrer ma vie, mon premier cri, ici sur les pierres de la cour  usée", monologue-t-il.
  
      Au cœur de ces pérégrinations nocturnes et  tumultueuses, l’image lointaine d’un visage aux traits flous et  indiscernables qui se déploient dans les dédales des longues nuits de  solitude.
      Amed.
          Une ombre qui erre dans les recoins les plus secrets du silence.
  
      « Se déprendre de son destin » ; se  défaire de « cette fatigue de soi », de ce « désarroi de  soi », de cette « dépossession de soi ». Et revenir se  désaltérer à la source millénaire qui veille et que ni les âges ni les  aléas de la vie n’ont tarie ; suivre les pas d’un passé aux  empreintes ineffables et qui résonnent tel un écho parvenu de loin.  Telles sont les préoccupations lancinantes du protagoniste de la pièce  intitulée Avec Toute l’Expression de ma Kabylie Distinguée de  Moussa Lebkiri, conteur, comédien, écrivain et mise en scène par Smaël  Benabdelouhab, membre fondateur de la Compagnie du Théâtre du Nouveau  Monde, créé à Paris en 1993.
      Mohamed est le prénom que son grand-père figuier lui a donné à sa naissance :
  
  "Tu es garçonne ! Ou Allah, tu t’appelleras Mohamed, par le  Prophète et tu porteras le nom de Moh-amed ». Puis mon Djedi, mon  très grand-père, il m’avait tatoué ce nom de Moh-Amed à vie, « sur  la page blanche de l’âme de ma chair/sur la page blanche de l‘âme de ma  chair. Et moi, j’ai porté le nom du prophète toute ma vie. Ya rebb’ y’a  rebbi qu’il est lourd", confie le protagoniste de la pièce.
  
      Mais au fur et à mesure de l’avancement du temps,  Mohamed a égaré sur le long chemin de l’existence l’autre partie de  lui-même, son « témoin intérieur », Amed. Le voilà au fil des  ans, au crépuscule de sa vie, devenu Moh, portant le poids des  souvenirs ancrés au plus profond de son être tel un fardeau. Hanté par  le regard d’Amed, rongé par ce sentiment de manque généré par l’absence  de ce visage qui éveille en lui une obscure et profonde tristesse, Moh  se lance dans la quête de cet autre afin de recoller les morceaux de  « sa carte d’identité intérieure », d’accéder un tant soit  peu à ce havre de paix et de sérénité et pouvoir ainsi réaliser cette  unicité de soi tant désirée voire fantasmée. Ainsi, sous la présence  symbolique de l’autre, il ose une intrusion au plus profond de son  intimité faisant ressusciter le passé dans le présent, mettant en  perspective son histoire de vie et son cortège de remises en question,  de ruptures et de continuités. Le voilà revenu sur ses pas, s’immerger  au cœur du lieu de son éveil à la vie, la Kabylie, le pays de sa  naissance, de son enfance, de sa souffrance, du départ, de la rupture,  de son errance :
  
  "-…Ma mémoire me revient de loin et je reviens à elle. Je suis au pays, à Beni Chebana…It Chebana", s’exclame Moh.
  "- La capitale du Walou", rétorque sur un ton moqueur Amed au visage  façonné par des bouts d’images usés par la nostalgie du retour.
  "- …Ma petite Kabylie berceuse… », renchérit Moh.
  "- Un bled, un patelin », conclut Amed.
  
      A l’issue de cette descente dans les replis les plus  profonds des jardins secrets des pensées, des désirs et des déceptions  d’un Mohamed à l’identité « fragmentée », Moh et Amed  parviendront-ils à se reconnaître, à se réconcilier et atteindre ainsi  cette paix intérieure tant recherchée ? En attendant le dénouement de  l’histoire, à travers l’écriture de cette pièce qui prend l’allure d’un  long voyage au cœur des confins des souvenirs perdus dans les rumeurs  du petit jour naissant et à travers son/ses protagoniste (s) qui au fur  et à mesure de l’avancement de l’histoire émerge comme un personnage  énigmatique, tourmenté, torturé, sensible mais Ô combien  attachant !, Moussa Lebkiri nous entraîne dans une Kabylie  ancestrale aux vertus Ô combien bienfaitrices voire  « purgatrices » lui attribuant ainsi le symbole d’un  lieu mémoire :
  
  "Tous les chemins mènent là d’où l’on vient. Moi, je viens de là-bas,  de là où je suis parti. Je me dois de la porter puisqu’elle me porte  depuis si longtemps. Je me dois de faire parler les feuilles du  figuier, faire dialoguer l’olivier noueux de la mémoire avec celle de  l’exil sans tristesse aucune", écrit l’auteur de la pièce.
  En mettant en scène des lieux dont la topographie à la fois  géographique et symbolique a été maintes fois reconfigurée par  l’accumulation des images sans cesse remodelées et tant sublimées;  en se représentant des figures qui ont peuplé son enfance et nourri son  imaginaire et en se remémorant des images demeurées malgré tout  éternellement étincelantes dans les étoiles de ses yeux, il interroge  l’Histoire, bouscule les tabous, les limites, les frontières, libère  les mots refoulés cherchant inlassablement à effacer les  « blancs » de l’Histoire ; une histoire collective  intimement liée à son histoire personnelle.
  
      Bien que dense, la pièce de Moussa Lebkiri s’attache à mettre en lumière trois idées principales.
  
  Primo, le désir effréné du  protagoniste de la pièce de renouer «  le fil ténu de –  sa-mémoire » montre l’intérêt que l’auteur manifeste à la  problématique de la « mémoire » dans sa dimension à la fois  historique, politique, sociale, symbolique et éminemment identitaire,  en l’occurrence une mémoire « intégratrice », c’est-à-dire  celle qui permet le lien entre le passé et le présent, en acceptant les  ombres et les lumières, les traumatismes et les faits héroïques (1);  une mémoire qui renvoie à deux espaces différenciés,  « l’ici » et le « là bas » et à des temporalités  variées, « passé-présent/présent-passé » avec une ouverture  sur le temps à venir. Des temporalités et des espaces différenciés  certes mais intimement liées de par les faits historiques, les  mouvements des populations et ainsi le brassage des cultures et des  modes de vie et de penser :
  
  "La pièce n’est pas une œuvre typiquement kabyle pas plus qu’elle n’est  spécifiquement française. Elle résulte bien d’un métissage de ces deux  cultures liées par une histoire commune qui se perpétue à travers les  relations et les échanges", explique Smaël Ben Abdelouahab.
  
  Secundo, l’acte qui consiste à  « restaurer » la mémoire par le biais du souvenir nécessite  inévitablement un retour sur soi induisant ainsi une attitude de  réflexivité. Car intellectualiser la mémoire en faisant revenir le  passé dans le présent, en nourrissant le présent du passé, en  l’occurrence un passé longtemps enseveli dans le gouffre de l’oubli  implique une immersion dans les fins fonds de soi afin d’y faire  émerger les fragments épars du souvenir et de les faire exister à la  lumière du jour. Ainsi, l’acte de « réhabiliter » la mémoire  semble jouer un rôle central dans le processus de construction de  l’identité personnelle qui recouvre l’ensemble des éléments  identitaires (sentiments, représentations, expériences) définissant  l’individu en tant qu’être singulier, unique et différent. Dans ce  contexte, la « mémoire »  a une fonction essentiellement  libératrice et structurante et peut être ainsi appréhendée comme  facteur de connaissance de soi, de valorisation de soi, d’affirmation  de soi. Et selon l’historien Benoît Falaize : "Comprendre d’où l’on  vient, c’est comprendre qui l’on est. La mémoire est la garantie de la  construction individuelle de son propre avenir " (2).
  
  Tertio, la quête du  protagoniste pour la réappropriation de son passé et donc de sa mémoire  aussi bien individuelle que collective et familiale qui renvoie à (aux)  histoire(s) migratoire(s) des individus (familles et/ou isolés), à  l’acte de transmission des valeurs, des souvenirs, des ruptures, des  douleurs, est le moyen par lequel Moussa Lebkiri met sur la sphère du  public ce qui habituellement relève de l’ordre de l’intimité et qui ne  se donne pas à voir publiquement et donc relégué à l’espace privé car  très souvent vécu sous le mode du soupçon, de la « trahison" de la  « fuite «  et, à la limite, du reniement…Culpabilité,  culpabilisation et auto-culpabilisation; accusation et auto-accusation-  car on se culpabilise et on s’auto- accuse comme on est culpabilisé et  accusé" (3). Ainsi, l’articulation privé/public est un élément  important permettant d’attribuer à la mémoire une dimension publique et  d’affirmer ainsi son appartenance à deux espaces chargés de symboles à  la fois historiques, culturels, sociaux et émotionnels.
  
      Ecriture de soi. Exposition de soi. Mise en scène de  soi. Tout porte à croire qu’à travers cette pièce il s’agit  essentiellement d’une écriture introspective qui livre à l’auditoire un  regard en dedans de la vie subjective du protagoniste. Ecriture  autobiographique que nous propose Moussa Lebkiri ? Certes. Mais  une écriture qui tient avant tout à se démarquer du nombrilisme  laissant transparaître le souci d’une démarche plus subtile encore. Car  il s’agit essentiellement pour l’auteur de marquer une  « rupture » avec la « culture du malheur » et  l’attitude fataliste adoptant ainsi une attitude qui vise avant tout  l’affirmation de son "engagement dans la distanciation "(Norbet ELIAS).
  
  D’autre part, cette représentation dramatique qui revêt une dimension  on ne peut plus universelle dans le sens où chacun(e) pourra venir y  inscrire son histoire de vie et y sculpter ses empreintes, peut avoir  l’effet d’une Karthasis. Car l’identification au personnage et à son  récit de vie peut être appréhendé comme un moyen de  « purification » offrant à l’auditoire la possibilité de  « purger » ses passions, de libérer ses angoisses et de faire  ainsi émerger à la surface de la conscience de chacun(e) une mémoire  « refoulée ».
  
  Le choix du slam comme moyen d’expression et mode de communication avec  l’auditoire semble on ne peut plus pertinent et vient en quelque sorte  faire écho à cette idée de « défoulement et purification  émotionnels ». En effet, cet art déclamatoire à l’expression  « brute » renvoie à deux images à la fois antagonistes et  complémentaires. La première image est celle d’une « violence  brutale » verbale puisque cet art d’expression orale vise  essentiellement, par le biais de mots et d’images, à  « claquer » l’auditoire dans le but de l ‘émouvoir, le  bouleverser et le « secouer » l’incitant ainsi au changement  et au renouvellement. Se libérer des ornières quotidiennes, se  réconcilier avec soi et s’inventer à l’image de ses rêves renvoie à une  image positive suggèrant ainsi l’idée de mouvement, de liberté et de  vie.
  
  Mémoire occultée. Oubliée. Niée. Le voile de l’Histoire se lève. Le  rideau tombe. L’histoire collective, familiale et individuelle devient  un lieu de compréhension (4). Mémoire libérée. Réappropriée.  Recomposée. Une vie en gestation, en mouvement, en perpétuel devenir...
  L’histoire de vie de Moh-Amed ne montre-t-elle pas que « le passé  n’est pas derrière soi, mais bien devant soi » et que la  « réhabilitation » d’une mémoire refoulée joue un rôle  important dans la construction de la vie à venir ?  
  « Déshabiller » sa mémoire afin de révéler à la lumière du  jour un pan de son histoire restée dans l’ombre n‘est-il pas un acte  qui, en menant vers le chemin de soi, suscite inévitablement une  ouverture à l’altérité, c’est-à-dire la reconnaissance mutuelle et  réciproque de l’un et de l’autre dans toute ses dimensions d’être  humain à part entière ?
  
  
  Nadia AGSOUS.
  Journaliste/ Doctorante en sociologie de la migration. Institut Maghreb-Europe. Paris  
  Paris, Septembre 2006.

 

 

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